Casamance: Interview de René Capain Bassène sur le conflit et le processus de paix

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Interview de René Capain Bassène sur le conflit et le processus de paix

Les députés casamançais doivent se départir de toutes positions partisanes et mener ensemble le plaidoyer au niveau de l’assemblée en faveur de la relance du processus de dialogue.

Le conflit en Casamance n’attire pratiquement l’attention de personne dans les hautes instances de décisions politiques et dans les hauts niveaux intellectuels.

Je considère les propos du Premier ministre comme un discours de campagne. La réalité est qu’on est encore loin de tourner la page du conflit en Casamance.

L’heure est venue où le temps de l’apaisement doit faire place à celui de la paix véritable.

Passons à l’actualité nationale et dites-nous en tant qu’observateur du conflit si on peut s’attendre à voir un jour les nouveaux députés jouer le rôle d’intermédiaire entre l’Etat et le MFDC ?

Non et non à mon avis. Il faut savoir tirer les leçons du passé. Il ne faut surtout pas politiser le processus de recherche de la paix. Un député n’est pas un médiateur. Souvenez-vous que Marcel Bassene et ses camarades députés du PDS étaient les premiers à s’investir comme médiateurs dans le cadre de la recherche de la paix. C’est d’ailleurs eux qui avaient obtenu du MFDC la signature du cessez le feu de Cacheu du 31 mai 1991.

La suite nous la connaissons. Leurs efforts ont été anéantis à l’approche des élections présidentielles de 1993. Le parti socialiste au pouvoir pour contre carrer le succès et le profit politique qu’aurait  pu en tirer l’opposition avait subtilement écarté Marcel Bassène pour introduire à la place ses éléments dont entre autre les ministres Robert Sagna et le professeur Assane Seck. Ce n’est pas une bonne formule de transformer les députés en des médiateurs directs.

Les politiciens aiment évoquer des bilans pour reconquérir ou conquérir la confiance des électeurs. La problématique de la crise est assez sérieuse pour en faire un sujet de campagne comme c’était malheureusement le cas lors des élections de ce 30 juillet 2017.

Que pouvons-nous donc attendre des nouveaux députés de la Casamance ? Quel serait leur rôle dans le cadre de la recherche de la paix ?

De ces députés élus, je ne demande qu’une seule et unique chose. Qu’ils posent le débat sur la problématique de la résolution du conflit et qu’ils plaident pour que l’Etat du Sénégal et le MFDC se retrouvent le plus rapidement possible autour d’une table de négociations afin de trouver de façon consensuelle une issue heureuse et durable à cette guerre vielle de trente-cinq ans.

De nos jours, la question du retour de la paix ne peut pas être « abandonnée » aux seuls mesdames et messieurs Casamance, à l’Etat ou aux leaders du MFDC. C’est un sujet qui concerne et qui doit préoccuper tout le monde. Tout un chacun doit y apporter sa contribution. C’est dans l’harmonie et la synergie d’action sincère qu’on pourra arriver à cette paix.

Monsieur Basséne, on vous répondra que les députés casamançais avaient  déjà dans un passé assez récent eu à mener des activités dans ce sens.

Je suis tout à fait d’accord avec vous. En mars 1991 les députés casamançais sous la houlette du député Marcel Basséne avaient effectués une tournée dans certaines localités de la Casamance pour prêcher la paix et la réconciliation. Cependant c’était une activité ponctuelle et une initiative minée par des calculs d’intérêts sur fonds de rivalités politiques entre les élus du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) à cette époque dans l’opposition et ceux du Parti Socialiste (PS) qui étaient au pouvoir. Le manque de sincérité et de conviction de la part de ces députés qui pour cette circonstance représentaient chacun son parti politique en lieu et place du peuple casamançais explique l’échec de cette belle initiative.

Comment selon vous les députés casamançais fraichement élus pourront –ils arriver à mener un plaidoyer sincérité en faveur du retour de la paix en Casamance ?

Ils doivent accepter de se départir de toutes positions et attitudes partisanes, d’harmoniser leurs messages et discours afin de mener ensemble un plaidoyer soutenu au niveau de l’hémicycle en faveur de la relance du processus de dialogue pour le retour d’une paix durable en Casamance.

C’est seulement dans un climat de paix et de stabilité que les activités de désenclavement et de développement pourront d’une manière globale être entreprises au grand bénéfice des populations.

Pourquoi insistez-vous tant pour que les députés mènent le plaidoyer au niveau de l’assemblée nationale ?

Je crois que les députés casamançais doivent impérativement poser le débat sur le conflit parce que :

  1. L’opinion sénégalaise dans sa majorité semble ne pas être concerné par ce qui se passe en Casamance ; pour le sénégalais du nord, il ne se rappelle de la crise en Casamance que quand on en parle à la suite d’un affrontement entre belligérants, d’un braquage ou autre douloureux événements perpétrés à l’encontre des pauvres populations civiles.
  2. On retrouve ce même état d’esprit au niveau des intellectuels du centre c’est-à-dire ceux qui rayonnent autour de Dakar et même au niveau de ceux de la diaspora. Ils sont prêts à discuter de sujets très complexes sur par exemple la légalité constitutionnelle ou non du recours de Yahya Jammeh demandant l’annulation des élections présidentielles gambiennes , de la réduction ou non du mandat du président Macky Sall, sur la légalité ou non de l’avis ou de la décision du conseil constitutionnel permettant à certains citoyens de voter avec des documents d’identification autres que la carte d’électeur et la carte nationale d’identité etc. mais jamais on ne les attend se prononcer de façon aigue sur la crise casamançaise et sur la gestion du processus de paix.
  3. De manière générale, le conflit n’attire pratiquement l’attention de personne surtout en haut niveau intellectuel c’est à dire dans les universités et au niveau des hautes instances de décisions politiques telles que le sénat et l’assemblée nationale. Les quelques rares interventions enregistrées sont le plus souvent des déclarations pour condamner ou fustiger certains comportement des belligérant sur le terrain.
  4. Il s’agira donc pour les députés casamançais de faire en sorte que la crise casamançaise soit une préoccupation nationale. Qu’elle soit un sujet qui intéresse et concerne tout le monde. Ils peuvent aider à atteindre cet objectif parce que l’assemblée nationale est un endroit idéal pour effectuer un tel type plaidoyer.

Le premier ministre a déclaré à Ziguinchor que la page du conflit est tournée, en demandant aux députés de mener un plaidoyer en faveur de la résolution du conflit ne croyez-vous pas que vous êtes en déphasage par rapport à l’actualité ?

Rire- pour ce qui concerne les propos du premier ministre, il faut les situer dans leur contexte. Il a tenu cette déclaration en pleine campagne électorale.

En résumé, même si je déplore le fait qu’un tel sujet soit évoqué à l’occasion d’une campagne pour des élections législatives, je considère sa déclaration ainsi que celles des autres politiciens qui ont eu à aborder ce thème comme étant des propos de campagne prononcés sans conviction et qui ne collent pas du tout à la réalité sur le terrain.

Qu’on le veuille ou pas, on est encore loin de tourner la page du conflit, c’est cela la réalité des faits.

Pourquoi êtes-vous si catégorique monsieur Bassène ? Vous êtes l’un des rares acteurs qui persiste à soutenir que la guerre est loin d’être finie.

Vous avez raison et malheureusement je suis parfois incompris. Mes détracteurs font tout pour mal interpréter mes propos et me présenter partout comme un homme mal informé ou favorable à la guerre.

Que leur répondez-vous ?

Rire. Je n’ai absolument rien à leur dire sinon qu’ils sont dans leur rôle de défendre leurs intérêts, de chercher coûte que coûte à continuer à vivre de cette guerre. Cependant je voudrais que l’opinion retienne ceci : les acteurs de paix évoluent avec les financements des bailleurs de fonds. Ils ont donc l’obligation de rendre compte de leurs activités et de préciser si les objectifs qu’ils se sont assignés ou qui leur ont été assignés sont atteints ou pas.

D’un autre côté, ils doivent rendre compte aussi à l’opinion. Ils sont tenus d’informer les populations sur l’Etat d’évolution du conflit et sur les résultats de leurs démarches. Le plus souvent ils nous servent des succès qui malheureusement ne sont pas en phase avec la réalité sur le terrain. Jamais ils n’ont évoqué un cas d’échec dans leur démarche.

Certains acteurs sont arrivés à déclarer mais surtout à faire croire à l’opinion que nous avons franchie grâce à leurs interventions l’étape du conflit armé et qu’il faudrait mettre l’accent sur les activités de développement. Ainsi, ils placent la Casamance dans une situation « post conflit » alors que ce n’est pas encore le cas.

Mais vous reconnaissez quand même qu’il règne depuis quelques années une situation d’accalmie en Casamance ?

Oui je reconnais. Mais admettez à votre tour que l’accalmie ne signifie pas fin de la guerre et que pour ce qui me concerne l’heure est venue où le temps de l’apaisement doit faire place à celui de la paix véritable. C’est pourquoi il faudrait que les députés jouent leur partition en portant le plaidoyer au niveau de l’assemblée nationale pour pousser les belligérants au dialogue.

On peut donc retenir que selon René Capain Basséne, la Casamance est toujours en situation de conflit armée malgré l’accalmie qui y prévaut ?

Oui c’est malheureusement cela la triste réalité. Pour conforter mon propos, je vais vous citer un extrait de discours du Ministre Robert Sagna prononcé le 8 mai 2016 à Ziguinchor.

« Le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) n’est pas mort, il est toujours armé et recrute toujours… l’Etat du Sénégal doit mettre à profit cette période d’accalmie pour engager des négociations en vue des solutions à la crise qui secoue le sud du pays… Le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance et l’Etat du Sénégal sont tous d’accord pour des négociations. Mais, jusqu’à présent, celles-ci n’ont pas lieu …Tant qu’il y a des gens en brousse, les terres seront toujours minées. Et, avec cette situation, on ne peut pas dire que nous avons la paix. Nous insistons auprès du Gouvernement pour qu’il ne s’endorme pas. Il y en a qui pensent que le MFDC est fatigué, c’est une grosse erreur ».

Si j’étais l’auteur de ce discours, j’allais m’attirer les foudres des acteurs de paix parce que j’aurais soutenu le contraire de leurs déclarations.

Pourquoi ?

Parce qu’ils cherchent à faire croire que la page du conflit est tournée grâce à leurs démarches. Ils n’aiment pas entendre ni voir quelqu’un soutenir  une thèse contraire. Mais je préviens que le contenu des propos du ministre Robert  Sagna est toujours et plus que jamais d’actualité. Il a fait un état des lieux, un diagnostic très précis de la situation qui jusqu’au moment où je suis en train de vous parler n’a connue  aucune évolution.

J’ajouterai juste que de son côté, l’Etat dans le cadre de cette guerre en Casamance n’est pas en train de s’endormir. Il existe en effet une forte présence de l’armée sénégalaise dans tous les coins et recoins de la Casamance. Des militaires lourdement armés, bien organisés et prêts à toute reprise des hostilités.

  1. Est-ce que face à un tel cas de figure, il serait intellectuellement et humainement honnête pour un quelconque acteur de dire que la page du conflit est tournée ?
  2. Qui est donc parvenu à « tourner la page du conflit » si on sait que depuis 2014 tous les acteurs de paix sont dans l’impasse et n’ont plus de contact avec le MFDC ?
  3. Par quel miracle sommes-nous parvenus à « tourner la page du conflit » sans aucune négociation préalable ni sans aucun accord de paix signé entre les deux parties ?
  4. Qu’est ce qui justifie alors la présence des combattants du MFDC dans le maquis et celle des militaires sénégalais dans les profondeurs de la forêt casamançaise ?
  5. Comment donc interpréter les violents affrontements du 15 mai à Batancountou et du 16 mai 2017 à Akintou ?
  6. Pourquoi les nombreux check points le long des principales routes de la Casamance ?

Je vous laisse le soin de répondre à ces questions. Vous me direz ensuite si oui ou non la page du conflit est réellement tournée.

Interview réalisée en exclusivité par Abdou Rahmane Diallo

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