Casamance: la lutte pour l’indépendance et le message de la reine Alinsitowé Diatta

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la lutte pour l’indépendance et le message de la reine Alinsitowé Diatta

LA LONGUE LUTTE DU PEUPLE CASAMANCAIS POUR SON INDEPENDANCE:

Le pouvoir sénégalais et ses valets locaux ont réussi à faire passer à la face du monde les événements de Casamance pour un phénomène typiquement diola, alors que, le 26 décembre 1982, ce sont plus de cent mille Casamançais qui, toutes ethnies confondues, ont défilé et manifesté dans un cortège de plus de 3 km de long, sur le boulevard Edouard Diatta, qui n’est autre que la route de Ziguinchor à Oussouye, heureusement dotée de bornes kilométriques.
Par habileté politique, le pouvoir sénégalais a systématiquement relâ-ch tous les manifestants issus des autres ethnies et qui exigeaient d’être incarcérés comme leurs frères diola. Profitant de ce que les Diola sont majoritaires en Basse-Casamance, le pouvoir a fait croire au monde que les événements sont leur seul fait, alors que le mouvement nationaliste s’étend sur toute la Casamance historique, de l’Atlantique  a la Falémé, de Diembéring à Kédougou, de Kafountine à Bakel, de Diogué à Tambacounda.

Le gouverneur Honorio Pereira Barrette, en fonction à Bissau au milieu du siècle, note que, d’après ce qu’il a lu dans les anciens documents portugais, la Casamance est la première rivière que les Portugais aient remontée sur la côte occidentale d’Afrique. C’est en 1645 que Gonzalo Gamboa Ayala fonda les comptoirs de Farim et de Ziguinchor. A ce dernier, les Portugais ont donné une devise bien significative de la
résistance casamançaise : « Invicta Felix ».

La présence portugaise s’acheva officiellement le dimanche 22 avril 1888, à 8 h 07. Les Français prirent la succession des Portugais et administrèrent la colonie en confiant la tutelle au Sénégal. Mais l’on peut dire que jamais la Casamance ne fut soumise: les derniers résistants du soulèvement du Kasa de 1942 ne sortirent du maquis qu’en 1962.
La pénétration française en Casamance commença en 1836. Le 22 janvier de cette année-là, le roi de Cagnout autorisa les Français à s’installer sur l’île de Carabane. I1 ne s’agissait pas d‘une vente : chez le Diola authentique, la terre est inaliénable. Le Diola met sa terre à la disposition de celui qui la lui demande pour bâtir, planter, cultiver, et cela, pendant des générations, des siècles même, s’il le faut. Mais en cas de decès, de renonciation ou de départ des bénéficiaires ou de leurs héri- tiers, la terre revient aux propriétaires traditionnels. Quand donc les Français disent avoir acheté l’île de Carabane, ils ne sont pas sur la même longueur d’onde que les Diola.
On ne peut pas parler de Carabane, point de départ de la pénétration française, sans évoquer la figure du fameux Emmanuel Bertrand Bocande : il régna sur cette île au milieu du siècle dernier, en servant les intérêts de la France sans oublier les siens propres. I1 fut le grand promoteur de l’occupation et du développement économique de l’île, mais aussi de la colonisation de toute la Casamance par Sénégalais interposés. Cette politique trouva, en 1891, un grand champion en la personne de l’administrateur Martin. Cela aussi explique les événements de Noël 1982.
Un décret du 12 octobre 1882 rattacha Gorée et l’actuelle région du
Sine-Saloum à Saint-Louis du Sénégal et créa le territoire autonome de Casamance, administré de Gorée par un lieutenant-gouverneur. En 1894, le gouverneur Henri de  fit transferer la capitale de la Casamance de Gorée à Sedhiou. Le lieutenant-gouverneur Farque prit alors le titre d’administrateur supérieur de la Casamance, avec les fonctions de vice-gouverneur. A cette époque, le royaume de Moussa Molo Baldé, qui comprenait une partie de la Gambie, de la Casamance et des deux Gui- nées, constituait un protectorat relevant de l’administrateur supérieur, qui avait un représentant résidant à la cour de Moussa Molo à Hamdalahi.
La convention franco-portugaise de Paris du 12 mai 1886 consacra l’unité de l’entité casamançaise de l’Atlantique à la Falémé, territoire autonome constitué en protectorat sous la tutelle de la colonie du Séné- gal. En novembre 1908, le gouverneur Camille Guy fit transférer la capitale de Sedhiou à Ziguinchor. Ce transfert fut effectif en 1909, alors que l’administrateur supérieur était Maclaud. Cette situation dura jusqu’à l’indépendance : la plupart des Sénégalais et même des Casamançais avaient oublié cette particularité du statut juridique de la Casamance.
Ainsi furent mis en terre les germes de ce très lourd contentieux qui oppose aujourd’hui la Casamance au Sénégal, du point de vue politique, économique, social, culturel, moral.
Les Français nous ont confinés, comme des pestiférés, dans nos particularités casamançaises, administratives et autres, de peur que nous ne contaminions d’autres peuples en leur transmettant notre virus de la résistance. Aussi ces mêmes Français, en voulant appliquer les principes de colonisation préconisés par Faidherbe, cherchant querelle aux Portugais en Casamance, passèrent-ils une bonne partie de leur temps à nous combattre sans relâche. Beaucoup d‘administrateurs s’usèrent à cette tâche et de nombreux soldats français tombèrent sur les champs de bataille de Casamance. Citons par exemple : le capitaine d’infanterie de marine Protêt, tué à la deuxième bataille de Hilol, le 9 mars 1860 ; le lieutenant Truche et plusieurs autres à Séléky, le 1“ décembre 1886 ; le capitaine Forichon, à Sédhiou, en 1891; l’adjudant Basser, à Siliti, en 1917 ; le sergent Maurice Scobry, à Effok, le 9 février 1943.
Ainsi se vérifia la réflexion de Pinet-Laprade qui, parlant du peuple casamançais en 1861, disait que c’est un ennemi intelligent, courageux et opiniâtre. Trois rues de Dakar immortalisent quelques-unes des batailles livrées en Casamance par le créateur de la ville impériale : rues de Caron (et non pas Garonne, en fait Hilol, 9 mars 1860) de Thionck (Essyl, 11 mars 1860), Sandiniéry (en face de Sedhiou, 10 février 1861). I1 faudrait ajouter : Diembéring (3 février 1865).
Le plan de l’administrateur Brunot, parti définitivement de Casamance en juillet 1917, préconisait le désarmement systématique de toute la Casamance. Mis à exécution en 1920, il ne marqua pas la fin de la résistance. En 1927, l’administrateur Maubert fit fusiller d’authentiques résistants du Kasa, sous prétexte de cannibalisme. La découverte de la supercherie en 1936 provoqua le suicide du principal auteur de l’arrestation des victimes.

Ironie du sort : sur la Butte Maubert, lieu d’exécution de ces Floup, la France érigea l’actuel monument aux morts de Ziguinchor avec cette inscription :
« La Casamance, a ses morts pour la France ». Après l’indépendance, la dédicace est devenue : « La Casamance a  ses morts pour la Patrie ». Il faut bien le souligner la France dit « la Casamance » et non « le Senegal »!

La ville de Ziguinchor est habituée aux mouvements populaires : le 22 avril 1888, le remplacement des Portugais par les Français provoque des protestations. Le 20 mars 1914, des porteurs de pancarte réclament au gouverneur général de l’Afrique occidentale française, William Ponty, (et non au gouverneur du Sénégal), plus qu’une illusoire autonomie financière, une réelle autonomie territoriale et administrative de la Casamance, car ils jugent la tutelle sénégalaise révoltante, aliénante, sclérosante. Vers la même époque, les femmes manifestent contre les méchancetés du Dr Olivier et la population oblige l’administrateur Marcel de Coppet à relaxher le Père Jean-Marie Esvan, condamné à un mois de prison pour une prétendue infraction aux règlements de santé.
Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que date cette résistance des Casa- mançais, et plus particulièrement des Diola attachés à leurs terres et à leurs forêts. Le Blanc a longtemps tenté d’en venir à bout par la force des armes, par l’intoxication intellectuelle, par la faim, en incendiant les cases et les greniers, en détruisant les semences, les instruments de travail, les ustensiles de cuisine et de ménage. Rien n’y a fait.

Les Sénégalais, dignes héritiers des colonialistes blancs dont ils prirent la succession, surent les surclasser merveilleusement et radicalement. Pour croire vaincre notre résistance, ils s’attachèrent à supprimer nos forêts qui sont à la fois des forteresses naturelles et des sources de subsistance grâce aux fruits, aux fleurs, aux feuilles, aux racines et aux tubercules, etc. Bien plus, ils s’acharnèrent à occuper et à détruire les rizières naturelles et traditionnelles qui, bon an mal an, avec une pluviomêtrie moyenne, produisaient du riz en quantité suffisante. Cette autosuffisance alimentaire rendait les Casamançais plus libres et plus indépendants. Ce n’était pas pour plaire aux nouveaux occupants, qui firent miroiter aux yeux des populations du ( pays des rivières ) les avantages d’une politi- que de barrages, montagne de plans, de dossiers, de projets, qui accoucha d’une souris de réalisations dérisoires et révoltantes. En cas de réussite de cette politique, les rizières naturelles dont les populations ont le contrôle, seraient remplacées par des barrages aux mains des maîtres sénégalais capables désormais de nous affamer.
Tout cela montre une méconnaissance de la société diola. On a prétendu que cette société est anarchique. Chacun est libre d’avoir sa façon d’apprécier les choses. Mais grâce à la solidité et à la souplesse de ses structures, dans ce pays de forêts et de cours d’eau d’accès dificile, avec un régime autarcique, ce qui devait faire la faiblesse de la société diola a plutôt constitué sa force et sa raison d’espérer devant l’envahisseur, qu’il soit blanc ou noir.
La défaite d’un seul, fût-il roi, n’entraînait pas nécessairement la soumission de tout le monde. On l’a constaté à Oussouye, en janvier 1903, lors de l’exil sans retour du roi Sihalebe Diatta. Le grand-prêtre d’Oussouye, Diamuyo Diatta, s’allia à Hulikabang, alias Fodé Kaba no 2, roi3 de Kaluhaye, en Guinée portugaise, et tous deux infligèrent aux Français et aux Portugais de sévères raclées dont les archives ne rendent pas suffisamment compte.
Tout bon Diola doit être bon guerrier, bon cultivateur, bon récolteur de vin de palme, bon chasseur, habile de ses mains, artiste, musicien, danseur et sportif.

La lutte étant le sport-roi, il n’est pas étonnant que, dans le Kasa, les jeunes filles de différents quartiers organisent entre elles des rencontres et des séances de lutte qui attirent beaucoup de monde.
Le Diola est l’homme du droit, de l’équilibre, de la liberté, de l’indé- pendance et, pourquoi pas, de la paix qu’il est prêt à préserver au prix de sa vie.
Tout ce qui semblait, à tort ou à raison, porter atteinte à ces princi- pes, était systématiquement refoulé : l’influence extérieure, le christia- nisme, l’islam, la colonisation, l’école, l’hôpital, l’impôt, les corvées, le service militaire, etc. Ignorer cela, c’est être incapable de s’expliquer et de comprendre la résistance casamançaise, active ou passive, qui dure depuis 1645.

LE MESSAGE DE LA REINE ALINSIITOWE:
La résistance casamançaise a toujours été l’affaire de tous, hommes, femmes et enfants. Le soulèvement du Kasa durant la seconde guerre mondiale s’explique si l’on sait que nous étions alors contraints de nous acquitter de cinq impôts : argent, miel, caoutchouc, riz, bétail, sans oublier les autres corvées et la chasse à la mouche tsé-tsé que nous devions rapporter vivante dans des bouteilles. Le climat psychologique préparait les populations à recevoir le message de la reine Alinsiitowe.
Rappelons qui était notre héroïne. Alinsiitowe Diatta, de Cabrousse, était domestique à Dakar lorsqu’elle entendit des voix qui lui confiaient la mission de dire à ses frères de résister à toutes les formes d’oppression du colonisateur. Elle tenta en vain de se dérober, mais finit par revenir à Cabrousse et, à obéir à ses voix. Recherchée par les Français, elle se livra pour éviter la destruction de son village, fut déportée à Saint-Louis, puis à Tombouctou.
Le message de la reine Alinsiitowe était religieux, culturel, social, économique et politique :
a)Le message religieux préconisait le maintien du dogme, de la morale, de la liturgie que nous ont légués nos ancêtres dans la religion traditionnelle, dite animiste. I1 préconisait également la remise en vigueur de la semaine traditionnelle de six jours et le respect scrupuleux du repos du sixième jour, appelé Huyiuy, ou un Jour royal.Ce rappel contribua au maintien et à l’enrichissement de l’antiphonaire de la liturgie animiste. La reine Alinsiitowe exigea le maintien et le respect scrupuleux de la hiérarchie religieuse traditionnelle.
b) Le message culturel demandait le maintien ou la remise en honneur de toutes les valeurs, de tout l’héritage positif que nous ont légués nos ancêtres : littérature orale (proverbes, fables, chants), arts (sculpture, vannerie, poterie), habillement, nourriture, loisirs, toutes les mœurs, les us et coutumes. Cette fidélité n’excluait pas l’accueil de tout apport posi- tif de l’extérieur.
c) Le message social prônait l’égalité entre tous les êtres humains, hommes,.femmes, enfants, sans distinction de race, de religion, d’ethnie, d‘âge, de sexe. Il prêchait l’amour du prochain, l’entraide, la solidarité, la charité. Cela se traduisait par des repas communautaires lors des sacrifices pour demander la pluie. L‘hospitalité aussi était à l’honneur. Le mes- sage d’Alinsiitowe prônait l’unité dans la diversité, le respect de l’autre dans son altérité:
d) Le message économique prônait l’abandon progressif de la culture de l’arachide, cause de la destruction des forêts et des bois sacrés et de l’avancée du désert. I1 préconisait le retour aux cultures traditionnelles diversifiées : riz, manioc, patate, haricot, fonio, mil, etc. La reine Alinsii- towe demanda de ménager le riz pour les moments difficiles : (Jevois venir un temps où le ciel sera fermé et où nous n’aurons plus assez d’eau pour refaire nos réserves comme aux temps anciens. ) Elle proposa la culture du riz hâtif à cause du déficit pluviométrique qui s’accentuerait. Elle déconseilla la culture de l’arachide qui prenait beaucoup de temps aux populations et serait bientôt mal payée.
e) Le message politique mettait la reine Alinsiitowe en conflit direct avec l’administration coloniale française. Alors que la France, coupée de l’Indochine et de Madagascar, réquisitionnait le riz de Casamance pour nourrir les populations de la presqu’île du Cap-Vert et surtout le Point d’Appui de Dakar (qui comptait plus de 35O00hommes), Alinsiitowe disait à ses compatriotes d’économiser leur riz pour les temps de la sécheresse qui s’annonçaient. Alors que le colon imposait la culture de l’arachide à coups de cravache et d’emprisonnement, Alinsiitowe quali- fiait l’arachide de nourriture d‘esclaves, cultivée par des esclaves pour des esclaves, et cause de déforestation.
Quoique vaincue, la France n’avait pas l’intention d’abandonner ses colonies. Mais Alinsiitowe annonçait : ((Je vois venir un temps qui n’est pas lointain, où le Blanc qui nous commande va partir et remettra le pouvoir aux fils du pays qui en disposeront; alors disparaîtront les impôts et les corvées qui nous fatiguent ; alors nous ne saurons que faire de cette arachide qui nous restera entre les mains, parce qu’elle ne se vendra plus.n
Alinsiitowe fut exilée le 29 janvier 1943. Depuis, ses compatriotes demandent son retour au pays natal. Cette demande fut présentée à Senghor au cours d’un meeting mémorable : il fit la sourde oreille. A la suite d’une conférence prononcée le 23 août 1980 à la Chambre de commerce de Dakar par l’abbé Augustin Diamacoune Senghor sur le message de la reine .Alinsiitowe, des bonnes volontés obtinrent que la Croix-Rouge internationale s’intéresse à la question. Mais, en août 1981, une délégation de la CRI venue de Genève fut refoulée à son arrivée à Dakar.

Touré Mandinko

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